28 avril 2008
Lettre à Mr Nicolas Sarkozy
IMBACH Pauline
Monsieur le Président,
Je vous fais une lettre,
Que vous lirez peut être,
Si vous avez le temps.
De votre commentaire,
De votre effet d’annonce,
Sur l’aide alimentaire,
L’hypocrisie je dénonce.
Indifférent vous êtes
Et ce depuis longtemps.
Le doublement de l’aide
N’est rien d’autre que du vent
60 millions d’euros,
Vous voilà bon apôtre,
Mais nous ne sommes pas dupes,
La réalité est autre !
Vous avez déclaré, nous tirant presque des larmes : « Y-a-t-il un seul parmi nous
qui peut rester indifférent à la révolte de ceux qui, dans les pays du Sud, ne peuvent
plus manger à leur faim ? ». Ainsi la France doublera « dès cette année son enveloppe
d’aide alimentaire en la portant à 60 millions d’euros pour 2008 », soit près de
100 millions de dollars, pour faire face à la crise alimentaire mondiale.
60 millions d’euros, 100 millions de dollars, dites-vous…
Le premier point important consiste à relativiser la générosité des sommes que vous
annoncez. En effet, les sommes envoyées chaque année par les migrants originaires
des pays du Sud, qui profitent directement aux populations sur place, sont estimées
au niveau mondial à 300 milliards de dollars en 2006. Ces flux financiers solidaires
privés représentent, pour la même année, en Côte d’Ivoire 282 millions de dollars,
au Burkina Faso 507 millions de dollars, en Haïti 1049 millions de dollars et en
Egypte 3637 millions de dollars . Ces pays, qui connaissent actuellement des émeutes
de la faim, reçoivent donc entre 3 et 36 fois plus de la part de leurs ressortissants
émigrés que l’aide alimentaire que vous annoncez en fanfare.
Le deuxième point porte sur l’aide publique au développement (APD) en général. Dès
1970, les pays riches s’étaient engagés à porter leur APD à 0,7% de leur revenu
national brut (RNB). Pourtant, en 2007, l’aide de la France est estimée à seulement
0,40 % du RNB . Si l’on ajoute que les manipulations statistiques concernant l’APD
sont faciles et fréquentes, on voit que le montant annoncé ne reflète en rien les
sommes nouvellement libérées pour le développement. Nous voilà donc très loin des
engagements pris il y a maintenant 38 ans !
Le troisième point porte sur le contenu de cette aide publique au développement,
ce qui revient à se poser la question du montant réel transféré aux populations
du Sud.
En effet, environ 32% de l’APD française sont constitués de remises de dettes, dont
la majeure partie est illégitime et odieuse. Cette dernière notion juridique a d’ailleurs
fait l’objet de deux rapports rendus en 2007 par la CNUCED et la Banque mondiale.
Selon le CADTM, ces dettes illégitimes et odieuses doivent donc être annulées unilatéralement
et sans condition par la France car elles n’ont pas profité aux populations du Sud
et ont été contractées avec la complicité des autorités françaises de l’époque .
La seule issue acceptable pour la France consiste à réaliser un audit de la dette,
sous la responsabilité de l’Etat, avec la participation de délégués des organisations
de solidarité Nord/Sud qui ont fait la preuve d’une expertise en matière de dette.
Hors remises de dette, l’APD française tombe alors à 0,27% du RNB !
Le bluff ne s’arrête pas là. L’APD contient des « prêts concessionnels », c’est-à-dire
des prêts accordés à un taux inférieur à celui du marché. Ces sommes prêtées (au
titre de l’APD) majorées des intérêts doivent être remboursés intégralement par
les pays en développement. Ainsi, entre 1996 et 2003, en ce qui concerne les créances
bilatérales à taux préférentiels, les pays en développement ont remboursé 31 milliards
de dollars de plus qu’ils n’ont reçu en nouveaux prêts . Derrière l’étiquette d’
« aide », l’APD augmente l’endettement des pays du tiers monde, alors que la dette
est l’un de principaux obstacles à la satisfaction des besoins humains fondamentaux
.
Enfin, l’APD est un véritable fourre-tout : elle comprend les salaires des expatriés
travaillant dans le cadre de la coopération, les frais de scolarité de leurs enfants
dans les écoles françaises, les dépenses liées à la scolarité des étudiants du Sud
dans un pays riche (alors que rien n’indique que leurs pays en profiteront un jour),
les frais d’ « accueil » des étrangers (par exemple, les frais de fonctionnement
de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides - OFPRA) et last
but not least, les apports de la France aux agences multilatérales (Banque mondiale,
FMI…).
Rappelons également qu’une partie de l’aide constitue de l’aide liée car elle revient
aux pays donateurs, entre autres, par l’achat d’aliments, de médicaments, d’équipements
et de services provenant du Nord. Notons, pour finir, que les principaux bénéficiaires
de l’APD sont des pays à revenu intermédiaire alliés aux grandes puissances.
Toutes ces précisions montrent qu’il est indécent de votre part d’affirmer une quelconque
« générosité » ou « compassion ».
Pour terminer ce courrier, je me permets de vous donner quelques conseils avisés
: réformez l’aide publique au développement, tenez vos engagements sur cette aide,
arrêtez de soutenir des dictateurs qui affament leurs populations, annulez sans
conditions les dettes illégitimes et odieuses de ces pays et versez des réparations
aux peuples du Sud que la France, comme les autres métropoles coloniales, exploitent
sous différentes formes depuis des siècles.
Monsieur le Président, il est temps de prendre ses responsabilités, car derrière
le cynisme des effets d’annonce, des gens ont faim et leurs souffrances sont bien
plus réelles que vos réalisations effectives en leur faveur. Par les hautes fonctions
que vous occupez depuis longtemps, vous portez une grande part de responsabilité.
Monsieur le Président, comme vous l’avez dit à l’ONU le 25 septembre 2007, « les
pauvres et les exploités se révolteront un jour contre l’injustice qui leur est
faite ». J’espère que ce jour viendra vite.
Pauline Imbach
(25 ans, jeune citoyenne du monde, membre du Comité pour l’Annulation de la Dette
du Tiers Monde)